La gourde de Coppi et Bartali : qui passe quoi à qui ?
Deux rivaux, une montée des Alpes, une bouteille qui change de main. La photo est entrée dans la légende du cyclisme italien. Plus de soixante-dix ans après, personne n'a établi qui donne, qui reçoit, ni même si la scène était spontanée.
Par la rédaction PacePoster · · 3 min · 19 sources

01Un dimanche de juillet, vers 12 h 30
Dimanche 6 juillet 1952. Onzième étape du Tour de France : Le Bourg-d'Oisans – Sestrières, 182 km. Fausto Coppi, vainqueur à l'Alpe d'Huez deux jours plus tôt, porte le maillot jaune. Il gagnera l'étape, puis le Tour, avec 28 min 17 s d'avance sur le Belge Stan Ockers.
Vers 12 h 30, raconte Carlo Delfino dans Tuttobiciweb, une vingtaine de coureurs attaquent la longue montée vers le Galibier. Un photographe est là : Carlo Martini. Il déclenche. Le cliché fera le tour du monde.
02Le troisième homme, coupé au cadrage
La photo connue ne montre que deux hommes : Coppi devant, Bartali juste derrière. Selon Delfino, elle paraît le 10 juillet 1952 dans Lo Sport Illustrato.
Mais elle est recadrée. L'original est sorti par hasard d'un paquet de photos que l'ancien pistard Marino Vigna, qui les tenait de son père, a confié à Delfino. « Ils étaient six », dit celui-ci : Coppi, Bartali, Ockers, Gelabert, l'Espagnol Ruiz, lancés derrière un Français échappé, Jean Le Guilly. Ockers, deuxième du Tour, a été « coupé de l'histoire », selon lui.
Bien sûr que je le sais. Mais je n'ai pas l'intention de le dire
03Galibier ? Presque
La plupart des récits placent la scène sur le Galibier. Delfino la situe plus précisément dans les derniers lacets du col du Télégraphe, que la course franchit ce jour-là avant Valloire et le Galibier. Même route, même journée : le Galibier reste le nom que l'histoire a retenu.

04Qui donne la bouteille à qui ?
Voilà le vrai feuilleton. Bartali a toujours affirmé que c'était lui, et nié avoir jamais rien reçu de Coppi, rapporte le quotidien catalan Diari de Tarragona. La version inverse, Coppi donneur, circule tout autant.
L'image ne tranche pas. Et ce n'était peut-être pas un bidon. Vito Liverani, doyen des photographes italiens, qui gérait l'exploitation du cliché pour le compte de la femme de Martini, parle d'une bouteille d'eau, « probablement de la Perrier ». Lui dit connaître la réponse. « Bien sûr que je le sais. Mais je n'ai pas l'intention de le dire », confiait-il à Il Giornale en 2009 (« Certo che lo so. Ma non ho intenzione di dirlo »).
05Scène prise sur le vif, ou arrangée ?
Deuxième querelle. Pour Delfino, c'est un vrai instantané, pris pendant la course. Pour Liverani, la photo a été « créée » : Martini se serait entendu avec les deux coureurs et le directeur de course, puis aurait confié une bouteille à un ami, chargé de la leur tendre à leur passage. Les deux récits se contredisent, et aucun n'a été prouvé.
06Le geste rejoué
En 2014, à Rivarolo Canavese, les fils des deux champions, Faustino Coppi et Andrea Bartali, ont rejoué la scène, raconte le journal local Il Risveglio. La bouteille d'eau y était devenue une bouteille de vin d'Erbaluce. Le débat, lui, reste ouvert.
Les sources de cette histoire (19)
Chaque fait a été recoupé dans au moins deux sources indépendantes. Quand elles divergent, le texte le dit.
- Il Telegrafo, quella borraccia e una foto che ha fatto la storia — Tuttobiciweb (Carlo Delfino, 25 juillet 2026) : dimanche 6 juillet 1952 ; montée du Galibier après la Croix-de-Fer, à 12 h 30 ; une vingtaine de coureurs ; photographe Carlo Martini ; « vrai instantané, pris pendant la course » ; Ockers sur la photo non recadrée.
- Tour 1952, Coppi, Bartali e la borraccia: c'era anche Ockers — Nova UVI (Carlo Delfino, 26 novembre 2020) : parution le 10 juillet 1952 dans Lo Sport Illustrato ; « Erano in sei » (Coppi, Bartali, Ockers, Gelabert, Ruiz), à la poursuite de Le Guilly ; derniers lacets du Télégraphe ; paquet de photos de Marino Vigna ; « La foto é di Carlo Martini ».
- Coppi, Bartali e quella foto entrata nel mito delle due ruote — Il Giornale (Francesco Maria Del Vigo, 20 mai 2009) : entretien avec Vito Liverani, « decano della fotografia italiana » ; gestion de l'image pour la femme de Martini ; « Quella foto è stata creata » ; accord avec les coureurs et le directeur de course ; bouteille confiée à un ami ; « probabilmente di Perrier » ; « Certo che lo so. Ma non ho intenzione di dirlo ».
- Coppi, Bartali and the Legendary Photo — Italian Cycling Journal (2010) : traduction anglaise de l'entretien Liverani (recoupe Il Giornale) ; citation de Faustino Coppi (non retenue) ; date d'étape erronée (Lausanne – Alpe d'Huez).
- Fausto Coppi y Gino Bartali, la foto del Tour que se justifica a sí misma — Diari de Tarragona (Natàlia Rodríguez, 5 juillet 2026) : Galibier 1952 ; Martini ; Bartali « negó siempre recibir nada de Coppi », « Se lo di yo » ; « El fotógrafo nunca quiso aclarar este misterio ».
- Pirelli and Coppi, a pair of triumphs — Pirelli : Galibier, Tour 1952 ; « nobody ever knew which of the two was so generous ».
- 2 gennaio 1960, muore Fausto Coppi — La Nazione (Maurizio Costanzo, 2 janvier 2026) : l'échange de la bouteille « sul Col du Galibier », « al Tour del 1952 ».
- Gino Bartali — Quotidiano.net (rédaction, 18 juillet 2018) : montée du Galibier, Tour 1952, les deux champions se passent une bouteille.
- Bartali e Coppi jr fanno rivivere in Canavese la scena del passaggio della borraccia — Il Risveglio (13 mai 2014) : reconstitution du samedi 10 mai 2014 à Rivarolo Canavese par Faustino Coppi et Andrea Bartali, bouteille d'Erbaluce ; original de Carlo Martini sur le Galibier, Tour 1952.
- Gino Bartali and Fausto Coppi — Iconic Photos (2010) : « Coppi said he was giving it to Bartali », Bartali : « I did. He never gave me anything » (blog ; lieu erroné, l'Iseran).
- Reproduction of the famous bottle photo — Cycling Passion : légende « Coppi is passing the drink to Bartali » ; reconstitution de 2010 (non retenue, blog seul).
- Tour de France 1952 — BikeRaceInfo (Bill McGann) : étape 10 le vendredi 4 juillet (Coppi gagne, prend la tête) ; étape 11 le dimanche 6 juillet, 182 km, Croix-de-Fer, Galibier, Montgenèvre, victoire de Coppi ; Ockers 2e à 28 min 17 s.
- Tour de France 1952, Race Snippets — Cycling Revealed : maillot jaune pris à l'Alpe d'Huez ; Coppi seul au sommet du Galibier ; Ruiz « Spanish climber » ; Ockers à 28 min 17 s.
- Tour de France 1952 : classement et résultats — sport-histoire.fr : étape 11 Le Bourg-d'Oisans – Sestrières, 182 km, Coppi ; Ockers (Bel) 2e à 28' 17" ; Bernardo Ruiz (Esp) 3e.
- Le col du Télégraphe dans le Tour de France — Le Dico du Tour : col entre la vallée de l'Arc et Valloire ; franchi en 1952 lors de l'étape 11 Le Bourg-d'Oisans – Sestrières (182 km), versant nord, premier au sommet Jean Le Guilly.
- 1952 Tour de France — Wikipédia en anglais : piste (jour de repos le 5 juillet à l'Alpe d'Huez).
- Rivalità Coppi-Bartali — Wikipédia en italien : piste (agence Omega, témoignages Vergani et Malabrocca, date erronée du 4 juillet).
- Col du Télégraphe — Wikipédia en anglais : piste (le col relie Saint-Michel-de-Maurienne à Valloire et donne accès au Galibier par le nord).
- Breitling : Two chronographs for two sports legends — Insight Luxury (Antje Heepmann, 2025) : version « scène rejouée, échange la veille » (non retenue).
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