« Vous êtes des assassins ! » : le jour où le Tour de France a découvert les Pyrénées
Juillet 1910 : le Tour de France s'attaque pour la première fois aux Pyrénées. Octave Lapize, à bout, lance aux organisateurs une phrase que l'histoire n'a jamais oubliée. Même si personne ne s'accorde sur les mots exacts.
Par la rédaction PacePoster · · 3 min · 5 sources

01Une idée qui fait peur
Jusque-là, le Tour n'a jamais franchi les Pyrénées. En 1910, au journal L'Auto, qui organise la course sous la houlette d'Henri Desgrange, le journaliste Alphonse Steinès pousse pour y aller. Desgrange trouve d'abord l'idée « pure folie », selon l'Encyclopædia Universalis, avant de se laisser convaincre. Le Tourmalet est le gros morceau. Mais les routes sont-elles seulement praticables ?
02Steinès, la neige et le télégramme
Avant la course, Steinès part vérifier sur place. La neige l'oblige à lâcher la voiture et à continuer à pied. On finit par partir à sa recherche, et il rejoint Barèges au bord de l'hypothermie. Le message qu'il télégraphie alors à Desgrange tient en quelques mots : il a passé le Tourmalet, la route est très bonne, c'est parfaitement faisable. Le texte exact varie d'un récit à l'autre, mais le contraste entre son état et son message rassurant est devenu un classique du Tour. Desgrange valide.
Vous êtes des assassins ! Oui, des assassins !
03326 km pour un début
Le Tour part avec 110 coureurs. La 10e étape, Luchon–Bayonne, s'élance le 21 juillet à 3 h 30 du matin, pour 326 km. Au menu : Peyresourde, Aspin, Tourmalet et Aubisque, sur des chemins de cailloux. Au Tourmalet, c'est Lapize qui passe en tête. Mais même lui finit à pied : il fait les 500 derniers mètres le vélo sur l'épaule.

04« Assassins ! »… ou « criminels » ?
Dans l'Aubisque, c'est un quasi-inconnu qui surgit en tête : François Lafourcade, un isolé de la région de Bayonne, raconte le magazine Cyclist. Lapize, lui, est à bout et dit qu'il en a assez. Au sommet, il tombe sur Victor Breyer, journaliste de L'Auto et officiel de la course ce jour-là, et lui dit sa façon de penser sur ceux qui imposent un tel effort aux coureurs.
C'est là que l'histoire se brouille. La légende a retenu « Assassins ! », voire « Vous êtes des assassins ! Oui, des assassins ! ». Mais dans les comptes rendus de L'Auto, le mot qui revient est « criminels », rapportent Cyclist et France 24. Selon Cyclist, c'est plus tard, à Bayonne, devant Steinès, que Lapize aurait traité Desgrange lui-même d'assassin. Desgrange, justement, n'est pas sur la montagne : The Inner Ring, qui s'appuie sur l'historien Benjo Maso, le situe à Paris, aux commandes du journal. Le lieu le plus souvent cité est l'Aubisque (certains récits parlent du Tourmalet), le destinataire est Breyer, et la phrase exacte dépend de qui raconte.
05Et à la fin, il gagne
Lapize tient bon et gagne l'étape à Bayonne, au sprint devant l'Italien Pierino Albini, après plus de 14 heures de course. Il remporte aussi le Tour : 63 points contre 67 à François Faber (à l'époque, le plus petit total gagne). L'édition compte 15 étapes, près de 4 740 km, et seuls 41 coureurs sont classés à l'arrivée. Le Tourmalet, lui, est devenu l'un des cols mythiques du Tour. Celui qu'on traitait d'assassin.
Les sources de cette histoire (5)
Chaque fait a été recoupé dans au moins deux sources indépendantes. Quand elles divergent, le texte le dit.
- 1910, 8e Tour de France — Encyclopædia Universalis (Pierre Lagrue) : idée de Steinès, « pure folie », étape Luchon–Bayonne (21 juillet, 3 h 30, 326 km, quatre cols), Lapize en tête au Tourmalet et à pied sur 500 m, victoire devant Albini. Fiches : [110 partants](https://www.universalis.fr/encyclopedie/1910-8e-tour-de-france/3-nombre-de-coureurs-au-depart/), [41 classés](https://www.universalis.fr/encyclopedie/1910-8e-tour-de-france/4-nombre-de-coureurs-classes/), [15 étapes](https://www.universalis.fr/encyclopedie/1910-8e-tour-de-france/5-nombre-d-etapes/), [4 737 km](https://www.universalis.fr/encyclopedie/1910-8e-tour-de-france/6-distance-totale/), [podium 63/67 points](https://www.universalis.fr/encyclopedie/1910-8e-tour-de-france/8-podium/).
- Tour de France history: Lapize tames the Pyrenees — Cyclist, Giles Belbin (2021) : reconnaissance de Steinès (neige, à pied, Barèges, hypothermie, télégramme), Lafourcade, Breyer à l'Aubisque, « criminels » dans L'Auto, « Desgrange est un assassin » à Bayonne, sprint devant Albini, quatre points d'écart.
- Tour de France : ces forçats qui ont forgé la réputation du Tourmalet — France 24, Stéphanie Trouillard (2014) : première du Tourmalet en 1910, les quatre cols, Lapize premier au sommet, « criminels » dans la légende popularisée par L'Auto.
- Mike Cotty climbs the mighty Tourmalet — road.cc (2018) : Steinès journaliste de L'Auto, voiture arrêtée, montée à pied, équipe de recherche, télégramme « route très bonne, parfaitement faisable ».
- Mythbusters: the Pyrenees : et [Pyrenees, mountains of myth](https://inrng.com/2012/07/pyrenees-mountains-of-myth/) — The Inner Ring (blog, s'appuie sur Benjo Maso et L'Auto) : Breyer au sommet, « criminels », Desgrange à Paris. Complément seulement.
À lire ensuite
Tout le journal →
N°14Tour 1913 : la fourche cassée d'Eugène Christophe, réparée à la forge
9 juillet 1913, dans les Pyrénées. Eugène Christophe est leader virtuel du Tour quand sa fourche casse dans la descente du Tourmalet. Le règlement interdit toute aide : il va marcher, forger, et payer en minutes le coup de main d'un gamin.
N°09Tour de France 1904 : trains, clous et coureurs disqualifiés
Deuxième édition du Tour de France, juillet 1904 : tout ce qui pouvait déraper a dérapé. Résultat, les quatre premiers sont disqualifiés et un gamin de 19 ans hérite de la victoire.